La mobilité des salariés, facteur d'insertion sociale
L'étude menée par le sociologue Eric Le Breton démontre que les plus
démunis sont aussi handicapés dans leurs déplacements pour trouver
et/ou garder un emploi. Peu d'entre eux possèdent une voiture trop
coûteuse à entretenir. Les transports en commun ne sont pas toujours à
leur portée.
"Madame X... avait une vie normale, jusqu'au jour où son
ex-conjoint la jette à la rue. Depuis, sa situation s'est
fortement dégradée. Elle dispose pourtant d'un logement
et de revenus minimums ; sa formation et son expérience
professionnelle, même modestes, pourraient lui permettre de
trouver un emploi et de s'en sortir, elle et sa fille... Mais elle est
installée depuis son divorce dans une banlieue qu'elle ne
connaît pas et où elle n'a aucun réseau familial ou
amical. Elle n'a ni voiture ni permis de conduire, et encore moins les
moyens financiers et psychologiques de préparer cet examen, puis
d'acheter et d'entretenir un véhicule. Elle utilise parfois les
transports collectifs, mais la gare est éloignée de son
domicile et les trajets de bus sont longs pour elle qui ne peut laisser
longtemps sa fille, perturbée par la situation difficile
qu'elles vivent." On ne saurait mieux résumer la
disqualification professionnelle et sociale créée par
l'absence de mobilité que ce portrait tiré d'une des
études sur les déplacements des exclus conduites par le
sociologue Eric Le Breton, de l'université Rennes-II, pour
l'Institut de la Ville en mouvement-PSA Peugeot Citroën.
En effet, ceux que l'on appelle "les travailleurs pauvres" sont aux
antipodes de "l'homme nomade" cher à Jacques Attali, celui qui
se rit des distances, des fuseaux horaires et des changements de
culture. Ils vivent douloureusement la fragmentation de la vie
quotidienne (aller au travail ou chez le médecin, faire les
courses...) et celle de la vie professionnelle puisque ces personnes
peu qualifiées n'ont accès qu'à des "bouts"
d'emploi (contrats à durée déterminée,
intérim, temps partiel non choisi, horaires
décalés).
Elles sont dépourvues des moyens de la mobilité qui leur
permettraient de faire face à cette complexité
spatio-temporelle. Les personnes accueillies par les structures
d'insertion disposent du permis de conduire dans un cas sur trois. Sur
un échantillon de 831 personnes interrogées ayant
fréquenté une association d'insertion de l'Essonne entre
juin 1999 et juin 2001, 12 % possèdent une automobile, alors que
80 % des ménages français sont motorisés. Mais "la
voiture n'affranchit pas de l'insularité", note M. Le Breton,
parce que celle-ci est en si mauvais état, si onéreuse
à entretenir et si peu assurée qu'on s'en sert le moins
possible.
Restent les transports en commun, dira-t-on. Mais les exclus comptent
tellement le moindre euro qu'ils utilisent peu les cartes d'abonnement
: 67 % des chômeurs franciliens préfèrent acheter
leurs tickets à l'unité, pourtant plus chers. Certes, il
existe des aides au transport offertes par des organismes sociaux, mais
les deux tiers des ayants droit ne les utilisent pas. Pas le courage
d'affronter le maquis administratif, pas les moyens de lire une carte
du réseau de bus, pas l'envie de se déplacer dans une
ville perçue comme hostile, pas la santé pour marcher et
marcher encore... ils se recroquevillent.
Faut-il s'étonner, dans ces conditions, que quatre personnes
interrogées sur dix se privent de déplacements et qu'une
sur deux le fasse pour des raisons financières. Les
dégâts professionnels sont là : 21 % des
sondés ont refusé un emploi jugé trop difficile
d'accès et 26 % ont abandonné une activité
salariée pour des problèmes de mobilité. Et c'est
le supplice de Tantale : la plate-forme aéroportuaire de Roissy
compte près de 72 000 emplois... inaccessibles aux
chômeurs des communes avoisinantes qui pourraient y trouver des
postes dans le fret, l'hôtellerie, le nettoyage, mais en horaires
décalés. Impossible de s'y rendre ou d'en repartir
à 2 heures du matin, à pied ou à vélo, dans
cet entrelacs d'autoroutes et encore moins quand on est une femme.
Eric Le Breton en conclut que ces
populations sont prises dans un cercle vicieux : "L'exclusion de la
société salariale donne lieu à un enfermement des
personnes concernées sur des territoires restreints,
écrit-il. Cet enfermement, dans ses dimensions pratiques et
cognitives, contribue à maintenir les individus dans des
situations de précarité." On connaissait trois
piliers à l'insertion sociale : le logement, l'emploi et la
santé. Selon lui, il faut en ajouter un quatrième : la
mobilité.
Quand on examine le foisonnement des initiatives des organismes
d'insertion en matière de transports, on comprend pourquoi Eric
Le Breton, mais aussi François Ascher, professeur à
l'Institut français d'urbanisme (Paris-VIII) et président
du conseil scientifique et d'orientation de la Ville en mouvement,
plaide pour que le droit au transport se change en droit à la
mobilité. Il ne suffit plus, comme de nombreuses associations le
proposent aux personnes en situation d'exclusion, de louer des
vélos ou des automobiles à prix réduits,
d'organiser des centrales de mobilité avec des taxis "sociaux"
ou du covoiturage ou encore de créer des auto-écoles
"sociales".
Car "l'utilisation des outils de la mobilité n'est pas la
première étape du droit à la mobilité, mais
son aboutissement", affirme M. Le Breton. C'est si vrai qu'à
Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) la Fédération des
maisons de quartier a mis au point une pédagogie psychomotrice
pour aider les personnes en difficulté à vaincre leur
peur des transports en commun, à lire une carte et à
trouver le chemin de la mairie ou l'ANPE. Le b.a.-ba à
maîtriser avant d'utiliser un volant ou un ticket.
Alain Faujas
. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 20.01.04